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Au delà de l'extrémité de la route

Chapitre 5 : Chirurgie

Le réveil a retentit très fort et avec insistance. J'ai ouvert les yeux. J'avais l'impression d'être réveillée depuis longtemps. Je me suis tournée vers Tom et nous avons échangé de doux baisers. Il a pris la partie charnue de mon pouce dans sa bouche et me l'a mordue tendrement, ce qui était sa façon attendrissante de me témoigner son affection. Sachant que nous ne pouvions plus repousser l'échéance, nous sommes sortis du lit et j'ai filé vers la cuisine pour me faire du café. Rien pour Tom, à jeun depuis minuit en ce dernier jour de février. Dix heures du matin, c'était presque l'heure de partir. Tom voulut écouter sa cassette de relaxation une dernière fois avant de partir. Il s'allongea de tout son long sur le sol du salon tandis que le "Canon de Pachelbel" retentissait dans toute la pièce. J'étais moi aussi allongée parterre à côté de lui, et Owsley nous rejoignit, se blottissant contre la jambe de Tom. J'ai senti alors un amour profond pour Tom, pour ma vie, pour le monde tel que je le connaissais.
Tom prit une petite inspiration et me dit : "Il est temps d'y aller" .
Je me suis alors levée, j'ai éteint la musique puis quand je me suis retournée j'ai vu Tom qui s'était redressé et restait là, les deux mains au sol, sans pouvoir se lever. J'ai pris ses deux mains dans les miennes et je l'ai aidé à se lever. Nous étions maintenant face à face. Je cherchais mes mots, quelques phrases me venaient à l'esprit - "Je t'aime, nous serons vite de retour, tout ira bien" - mais aucun mot ne sortit de ma bouche. Finalement je lui ai dit : "Tu t'apprêtes à escalader une montagne, et je suis ta partenaire".
Tom adorait l'escalade. Il m'avait expliqué à quel point il était difficile et déterminant de trouver le bon partenaire d'escalade. On remet à cette personne notre vie entre ses mains, on lui fait confiance et on passe beaucoup de temps avec elle, souvent dans des conditions difficiles, alors il vaut mieux apprécier sa compagnie. Aujourd'hui nous remplissions indiscutablement tous ces critères et nous étions en parfaite harmonie l'un pour l'autre. J'étais étonnée de constater combien nous étions devenus aussi parfaits l'un pour l'autre.

Quand nous sommes arrivés à l'hôpital, une infirmière nous a tendu un grand sac plastique gris puis nous a dirigé vers la même pièce séparée par un rideau que l'on avait occupée la veille. Alors que l'on se rendait à cet endroit, je jetai un coup d'œil sur le panneau blanc qui se trouvait derrière elle. Le programme des interventions pour la journée y était griffonné. Je pus y lire le nom de Mancini à 12h30, qui était l'heure à laquelle était prévue l'opération de Tom, et je fus choquée d'y lire le nom de Mancini à nouveau à 7h30 le matin. J'attirai l'attention de l'infirmière : "Excusez-moi. Je viens de voir que quelques uns de ces noms de chirurgiens apparaissaient deux fois le même jour. Ils font deux interventions dans la même journée ? ". Elle me regarda avec un air tel qu'on aurait dit qu'elle semblait se demander si elle n'allait pas directement m'envoyer au service psychiatrique. "Oui". La plupart d'entre eux font plus d'une intervention par jour, deux, parfois trois". Trois opérations au cerveau par jour ? Qui pouvait accomplir une chose pareille ? Je me demandais si j'étais contente que Tom soit la deuxième intervention du jour pour Mancini. Est-ce que le chirurgien allait être fatigué ou au contraire est-ce que cette première intervention était un bon échauffement ? Aurait-t-il le temps de manger à midi ? Est-ce qu'il a tendance à somnoler après le repas ? Comment allait-il pouvoir nous parler avant l'opération s'il était déjà en pleine intervention ? Tom s'est assis sur le petit lit. Une infirmière est arrivée et a sorti son dossier, "OK. Bon. Craniotomie. Dr Mancini. Il n'est pas connu pour sa personnalité. Bien, enlevez maintenant tous vos vêtements, et je veux dire tout, et mettez cela ! ". Elle jeta à Tom une blouse étriquée d'un bleu pâle qui avait des boutons-pression au dos. Tom enleva ses baskets, ses chaussettes pelucheuses en laine grise, son Levis, son tee-shirt violet, son caleçon de flanelle. Je n'aimais pas le savoir nu dans cet endroit bondé et bruyant, même s'il y avait un rideau de séparation. Il enfila rapidement la blouse, et je l'ai aidé à comprendre comment se fermaient les boutons-pression sous les bras. Puis il a retiré son alliance et m'a demandé de la garder avec moi, jusqu'à ce qu'il puisse à nouveau la remettre à son doigt.

Assis là presque nu, attendant que l'on vienne le chercher pour son opération, Tom était profondément vulnérable, impuissant. Allait-il remettre ses vêtements et valser hors de là ? Non. On allait attendre tranquillement, et puis ils viendraient le chercher et alors tout ce qu'il me restera c'est une confiance aveugle en des étrangers et des machines. Après environ une heure, un homme a ouvert le rideau et a aidé Tom à monter sur la civière. J'ai marché à ses côtés jusqu'à ce que nous ayons atteint le sous-sol où l'anesthésiste attendait. J'ai embrassé Tom et je lui ai dit : "Mon amour, je te reverrai bientôt. Je serai là, je ne bouge pas. On se revoit après l'opération. Je t'aime" . Tom répondit : "Je t'aime. N'oublie pas de manger quelque chose. OK, ma chérie". Il détourna alors le regard et je partis. Je ne me retournai pas. Immédiatement Tom me manqua et je me sentais loin de lui, comme s'il avait été pris en otage dans un pays étranger. J'étais furieuse car nous n'avions pas vu Mancini. Le fait qu'il allait couper le crâne de Tom pour atteindre son cerveau sans avoir pris la peine de nous avoir parlé avant me rendait folle. Je n'osais y croire. J'étais blessée. Et j'aurais voulu que Tom ait une chance d'exprimer ce que son for intérieur lui disait : "sortez tout de là ! ". Une fois arrivée dans la salle d'attente à côté du service neurologique, je remarquai que la plupart des meubles de la pièce étaient déjà recouverts de livres, magazines et autres sacs et manteaux. Je saisis une chaise vide dans un coin. J'étais consciente du fait que je devais sembler jeune à tous ces gens qui se trouvaient là, et je me demandai combien de femmes à peine au-dessus de la trentaine attendaient là pendant que leurs maris se faisaient opérer au cerveau. Je scrutai l'horloge jusqu'à ce que celle-ci indique 12h30, heure à laquelle l'opération de Tom était prévue. J'essayai de me détendre sur ma chaise et de me vider de toute mon énergie. Je la voyais quitter mon corps et entrer dans celui de Tom : des étincelles pourpres et roses, des vagues sortaient de ma tête, du bout de mes doigts, de mes orteils, et suivaient leur chemin à travers le sous-sol de l'hôpital jusqu'à Tom, donnant à son corps toute la force dont il avait besoin.

Calme en apparence, j'attendais l'arrivée d'Ann, la soeur de Tom. Quand elle est arrivée, je me suis précipitée vers elle, je l'ai prise dans mes bras et j'ai pleuré. Elle m'a tout de suite prise dans ses bras à son tour en me disant que tout allait bien se passer. J'ai soudain eu envie de lui dire ce que j'avais lu concernant les statistiques, mais je décidai de ne pas le faire. Après tout, il y avait encore l'espoir qu'il s'agissait d'une simple infection. L'espoir coexistait avec une crainte sans nom. Peu après l'arrivée d'Ann, se fut au tour de ma soeur Meg d'apparaître. "Salut, Mary Cap", dit-elle d'une voix douce et lente. Comme à son habitude, la silhouette glamour de Meg, quoique quelque peu désordonnée, était tachetée d'un résidu foncé à peine visible sous ses ongles et dans ses cheveux. Meg faisait de la peinture murale à Philadelphie ; de ce fait, un dépôt de peinture restait en permanence dans les endroits difficile à atteindre de son corps et sur un bon nombre des ses affaires personnelles. Mon regard se posa sur sa montre en toc couleur or, avec des petits diamants fantaisies tout autour du cadran, et sur l'aiguille indiquant les secondes « I LOVE YOU » en lettres scintillantes. "Jolie montre" , lui dis-je, soudain anxieuse. Son arrivée me rappela qu'il s'agissait de quelque chose de grave, que Tom était en train de se faire opérer, opérer au cerveau. Mon unique soeur et moi avions toujours été proches, mais nous n'avions pas passé beaucoup de temps ensemble ces dernières années. Toutes les deux étions prises dans le tourbillon de nos vies, moi à Washington et elle à Philadelphie avec son fiancé Peter. Meg, Ann et moi avons arrangé nos chaises de façon à former un triangle. Le temps avait pris une forme épaisse et gluante jusque là inconnu. Aux alentours de 18h30, nous étions dans notre triangle, penchées vers le centre, fixant le sol, fixant nos chaussures. Meg a lancé : "Plus jamais je ne porterai ces chaussures ". "Moi non plus" "Moi non plus" Je levai les yeux lorsque je vis soudain le Dr. Mancini, qui s'était déjà changé et portait un de ses costumes chics. Je m'étais attendue à le voir avec la blouse qu'il avait porté durant l'opération. Est-ce que quelque chose s'était mal passé ? Y avait-il du sang partout sur sa blouse l'obligeant à se changer ? Depuis quand l'opération était-elle terminée et pourquoi n'était-il pas venu me chercher immédiatement ?

Mancini a prononcé quelques mots : "Qui fait partie de la famille ? " paraissant confus et quelque peu agacé comme s'il avait fallu que l'on se lève comme un seul homme et qu'on lui indique la personne à qui il devait s'adresser. Je l'ai suivi hors du hall en nous rapprochant l'un de l'autre, vers les ascenseurs aux indications sonores et lumineuses en mouvement. Il a ajouté : "L'opération s'est bien passée. J'ai enlevé toute la partie de la plus grosse tumeur, mais je n'ai pas essayé d'atteindre la plus petite, ça aurait été trop risqué pour lui. Nous avons fait l'analyse d'un morceau de tissu gelé. Maintenant il faut savoir que ces analyses sont uniquement des préliminaires. Ensuite on procédera à une analyse plus détaillée. Mais, il s'agit d'un grade 4. L'analyse détaillée l'officialisera mais il s'agit d'un grade 4". Je le regardais fixement. Je voulais en savoir plus. Il ajouta : "Avec un glioblastome, c'est à dire un grade 4, la plupart des gens ne survivent pas plus de 2 ans. Néanmoins, je connais pas mal de gens, peut-être 5 ou 6, qui ont survécu pendant 5, 7, 9 ans. J'en connais même un qui a survécu pendant 20 ans avant de mourir d'une crise cardiaque". Je lui ai dit que j'étais au courant, que je m'étais renseignée sur les statistiques. Je m'étais dit que peut-être le fait de lui montrer que je m'y connaissais un peu allait le faire m'en dire plus. Mais il n'avait plus rien à me dire et il commença à s'éloigner. Je lui ai alors demandé : "Depuis combien de temps la maladie s'est-elle développée ? Tom voulait savoir". Sans cesser de marcher, il m'a répondu : "Je ne sais pas, 6 mois, peut-être un an, ou peut-être plus. Je ne sais pas". "Attendez ! Une dernière chose. Qui l'annoncera à Tom ? ". J'ai pensé qu'il lui avait probablement déjà dit.
"Je lui dirai ce qu'il demande à savoir. Je vous l'ai dit à vous car quelqu'un dans la famille doit savoir. Avec Tom, je répondrai à ses questions. J'ai des patients qui veulent tout savoir, et j'en ai d'autres pour lesquels j'ai tenu la main pendant qu'ils mouraient et qui ne m'ont jamais demandé quel était le diagnostic".
Je l'ai remercié et il s'est éloigné cette fois-ci pour de bon. Je suis retourné d'un pas faible et chancelant vers Meg et Ann et je leur ai répété ce que le docteur m'avait dit. Puis je me suis effondrée, assaillie de douleur, ensevelie sous une tonne de boue. Je me suis dit entre deux sanglots : "Je ne peux pas le faire. Je ne peux pas le faire". Je voulais dire que je ne pouvais pas continuer à vivre. Je ne pouvais plus exister. Je ne pouvais plus respirer, avaler ou même cligner des yeux. Le plus étrange c'est que j'ai continué à exister. Perplexe, je me disais : "mes ancêtres ont dû fuir devant des animaux sauvages et ont vu les êtres qui leur étaient chers mourir atrocement de différentes façons, peut-être que je porte ça en moi. Peut-être est-ce un instinct naturel qui nous vient de l'évolution. Peut-être est-ce Dieu".

J'ai senti l'adrénaline monter en moi et jaillir. Je me suis dirigé vers le service neurologique avec le féroce besoin de voir Tom. Je me disais qu'il ne faisait pas partie de ces gens morts dans le crash de cet avion la semaine dernière. Il était là, à ce moment précis. Je n'étais pas dans un état normal, j'étais soudain consciente d'un millier de choses. Ce qui était devant moi était tout ce qui importait. Je suis là. Maintenant c'est maintenant. Je volai jusqu'à Tom. Sa chambre était dans le coin au fond du service de soins intensifs. Il avait un large bandage blanc autour de la tête et un masque sur le nez et la bouche. Quand il respirait on aurait dit que Darth Vader était dans la pièce et que l'on était en plein tournage de "Star Wars". Sur les machines au-dessus de lui on pouvait voir clignoter des chiffres et des lignes multicolores. J'ai mis ma main sur son épaule et je l'ai massé doucement, sachant qu'il reconnaîtrait tout de suite ce geste et saurait que je suis là. J'étais surprise de le voir si peu changé, mis à part le masque et la bandage blanc autour de sa tête. Ses yeux, sa peau, son odeur, son corps, étaient tels que lorsque je l'avais quitté plusieurs heures plus tôt. Il a ouvert les yeux et m'a dit : "Bonjour ma chérie" "Bonjour mon cœur" "Bonjour" "Bonjour. Tu as l'air d'aller bien. Tu te débrouilles très bien". "Tu as mangé ? " "Oui" "Quoi ? " "Une pizza" Tom a souri : "Bien". Il était groggy par l'anesthésie, et est replongé dans son sommeil.

Puis il revint il est revenu à lui et a rouvert les yeux : "Tu m'aimes ? " " Oui, je t'aime. Je t'aime. Je t'aime." Il soupira "Je suis désolé. Je suis désolé. Je suis désolé que l'on ne se soit pas mariés avant. " "Non, mon cœur. On a fait ce qu'on a fait et c'était très bien comme ça. Tout va bien pour nous. Tout s'est déroulé à merveille." J'ai posé ma tête sur lui et il est retombé dans son sommeil. Quelques minutes plus tard il a ouvert les yeux à nouveau et m'a demandé : "Il s'agit d'un grade 1 ou 2 ? " "Il faut que tu te reposes. C'est très important. On pourra parler de tout ça demain"
"De quoi s'agit-il ? " "Attendons demain" "As-tu parlé au docteur Mancini ? " "Oui"
Sa voix s'est faite plus insistante : "T'a t-il dit de quoi il s'agissait ? Lui as-tu parlé ? " "Oui. Mon cœur, tu viens de subir une opération difficile. Tu vas bien, mais il est important que tu te reposes. On parlera de tout ça demain, on ira voir le Dr. Mancini demain, OK ? " Il a insisté : "De quoi s'agit-il ? " J'ai ressenti une extrême douleur et une grande panique, je n'avais aucune idée de comment j'allais me sortir de là et passer à l'instant suivant. Une pensée me vint à l'esprit : je ne devais pas lui mentir. Quoiqu'il arrive, je lui dirai la vérité. Je me voyais m'arrêter devant une porte : je suis là où le soleil resplendit sur nos vies avec la main sur la poignée. J'ouvre la porte, je traverse le seuil et je me retrouve dans un espace sombre et vertigineux parsemé d'étoiles.

"De quoi s'agit-il ? Un grade 1 ou un 2 ? " "Non" répondis-je d'une voix claire et sûre". "S'agit-il d'un grade 3 ou d'un 4 ? " "Oui" "Humm". Tom s'est alors rendormi. Il m'a posé cette même question encore deux fois ce soir là, et à chaque fois je lui ai répondu. Quand Meg m'a entraînégentiment vers la sortie de l'hôpital, cette nuit là, le monde était froid et sinistre et ce n'était pas le monde que je connaissais.